Entretien avec Nelly Boutinot : la biodiversité
Par Louis DOLLO
 

 

 

 Dans votre dossier sur la biodiversité  vous reprenez la définition d'Edward O. Wilson, " la totalité de toutes les variations de tout le vivant " en précisant qu'elle " se décline en diversité écologique (les milieux ), diversité spécifique (les espèces), et diversité génétique. " Dans tous les documents d'objectifs (DOCOB) Natura 2000 dans les Pyrénées et ceux en cours d'élaboration, tout le monde s'accorde pour dire que le pastoralisme montagnard est un élément clé du maintien de la biodiversité dans ces milieux et insistent pour maintenir et parfois développer ce type de pastoralisme. Si on doit choisir entre le pastoralisme montagnard et les grands prédateurs, que feriez-vous ?


NB : Il y a des choix qui s'imposent.
Oui le pastoralisme est à préserver. Il a de profondes racines que je crois indestructibles. Et de nature à le faire revivre dans les années à venir, voire à le faire devenir un modèle d'activité. Comme toujours, il faut de la détermination. Et il faut qu'elle soit bien dirigée. A ce propos, je suis admirative de certaines initiatives de représentants de cette profession qui savent être d'avant-garde. Installer, comme il m'a été rapporté, des panneaux solaires sur une bâtisse de berger, c'est du concret et pas des discours…Quel exemple !

 

Vous évoquez la biodiversité des milieux auquel le pastoralisme contribue. Je vais évoquer l'humanité qu'il a forgée. Car les humains appartiennent aussi à la biodiversité. Et présentent une belle diversité de cultures. Parmi elles: celle des habitants des vallées pyrénéennes, attachante à plus d'un titre.

" Que la montagne est belle " chantait Jean Ferrat et tous ceux qui l'ont quittée pour aller à la ville portent en eux le souvenir des pratiques séculaires qui ont contribué à faire vivre leurs ascendants. Vivre dans des conditions difficiles explique sans doute pourquoi les tempéraments sont bien trempés. La nature offrait ses pâturages mais il fallait garder les troupeaux. Par tous les temps. Sans liaisons avec les autres. Oui il fallait avoir une force en soi pour accomplir cette mission dont dépendaient économiquement les familles.
Comme les fleurs, là-haut, et les animaux d'altitude se sont adaptés, les humains ont su maîtriser les problèmes qui se posaient et s'adapter eux aussi.
Parmi ces problèmes, il y eut l'ours.

 

Vivre dans la nature et de la nature a ses avantages et ses inconvénients. D'un côté elle offre l'herbe aux troupeaux, une bonne herbe rase, dense, parsemée de fleurs superbes ; de l'autre, parfois, elle présente des difficultés.

Je crois profondément que les Pyrénées sont un tout. Que tous leurs hôtes sont à préserver, y compris les ours, sans en rayer aucun de la liste.

Un homme averti en vaut deux. Et l'on m'a dit un jour qu'un Aspois en vaut trois. Sans doute parce que depuis toujours il a su, comme les habitants des autres vallées, qu'il est le gardien d'un héritage dont il peut être fier : ses montagnes, leur flore, leur faune, leurs paysages…
Tout héritage est à transmettre, sans l'amputer mais au contraire en l'enrichissant …


 

Dans votre chapitre sur la préservation de la biodiversité vous écrivez : " Les vivants existent de leurs pleins droits et n'ont pas à se justifier d'exister. Les mots "espèces nuisibles" et "mauvaises herbes" ne sont que le reflet de notre préjugé séculairement …….. nous [les humains] sommes une espèce parmi tant d'autres ………. nous mériterions plus que tout autre le nom d'espèce nuisible. "
Pensez-vous que l'homme est un nuisible par nature ou est devenu nuisible par nécessité (chasse de subsistance, recherche d'un espace vital, développement d'un espace rural, etc…) ?


NB : L'appellation " nuisible " a une connotation négative et notre ligue n'utilise que parcimonieusement ce terme, pour certaines espèces invasives, végétales ou animales, introduites volontairement ou non, si elles nuisent gravement à des intérêts écologiques, économiques ou sanitaires..

Je ne veux pas d'une étiquette qui pourrait vouloir dire que l'humanité serait une espèce à détruire. Je fais partie de cette espèce, j'y ai des amis dont certains très chers…Elle a compté et compte encore des artistes et des savants dont j'apprécie les œuvres, des hommes et des femmes admirables de dévouement aux autres, des êtres courageux… D'ailleurs je ne suis jamais arrivée à haïr qui que ce soit. Je me sens incapable de siéger dans un jury d'assises. Donc ne me demandez pas de condamner l'espèce humaine. En certaines circonstances, certains de ses représentants font des erreurs. Qui n'en fait pas ? Mais parfois les conséquences sont graves, parfois épouvantables.

Quant aux autres espèces, elles sont aussi le résultat de millions d'années d'évolution et qu'elles existent dans leur infinie diversité, leurs remarquables adaptations à leurs milieux, aquatique, aérien, terrestre, souterrain, ne cesse de m'émerveiller. Notre cerveau et la conscience qui va avec nous placent à un haut degré de responsabilité vis à vis de nos semblables et des autres espèces. Nous sommes embarqués dans la même aventure et nous avons beaucoup plus besoin des autres espèces qu'elles n'ont besoin de nous. En fait, nous sommes tributaires d'elles et elles pas du tout de nous.

L'exemple classique est celui de la pomme que nous aimons croquer. Il faut des pommiers et des abeilles pour féconder les fleurs qui donneront des fruits à cueillir. Nous avons besoin des arbres et des insectes. Et les arbres et les insectes n'ont nul besoin de nous. Nous ferions bien de faire attention.


Dans vos propositions pour la sauvegarde de la biodiversité vous écrivez : " Assurer l'avenir des populations d'ours, loup et lynx, ce qui nécessite un plan d'action national avec des mesures efficaces, ayant fait leurs preuves sur le terrain et ne négligent ni les hommes ni la nature, pour permettre la cohabitation des grands prédateurs et des troupeaux ". Concrètement, sur le terrain, comment imaginez-vous l'action ?

NB : Une attitude de solidarité généralisée est un idéal à donner. Bien sûr la solidarité entre humains est nécessaire. Bien sûr, c'est difficile. Chacun estime avoir raison. Et vraisemblablement chacun a une part de raison. Les conflits d'idées, s'ils sont moins dramatiques que les conflits armés, n'en sont pas moins des obstacles à surmonter. Les conflits d'intérêts sont à résoudre de même. Quand se greffent sur les conflits évoqués des intérêts politiciens ou des résurgences de conflits anciens entre la farouche volonté locale et le pouvoir central, il ne faut pas vouloir être victorieux à tout prix. Il faudrait alors craindre la revanche du camp battu.

Il y a tant à faire pour améliorer la vie des éleveurs et des bergers, leur donner les moyens d'une vie décente en ce début de XXIème siècle. Ils y ont droit. Il y a tant à faire pour restaurer la biodiversité pyrénéenne. Elle le vaut bien !
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Il faut cultiver l'art d'être humain, en ce sens que notre intelligence doit être employée à trouver des accords et non pas à envenimer les oppositions. A chacun, là où il est de faire un pas vers le prétendu adversaire, de vouloir l'apaisement. Il y a de l'énergie qui se perd dans les querelles qui perdurent.

 

 

 

 

* Prochain entretien : les grands prédateurs

 

* Dialogue sur le forum Kairn.com

 

 

 

 

Photos : Benat Auriol et Louis Dollo

 

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