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 Interview : Philippe Descamps

Article saisi le : 08-06-2007
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De nombreuses personnes se sont exprimées depuis quelques mois concernant le Piolet d'Or. Les contributions qui nous sont parvenues étaient en général assez critiques et il nous est donc paru important de solliciter une autre vision auprès de l'un des principal protagoniste et organisateur du Piolet d'Or dans sa forme actuelle : Montagne Magazine. Sollicité, Philippe Descamps, rédacteur en chef de Montagne Magazine a accepté de répondre sans tabous a nos questions.

 

 

 

·                    De nombreux acteurs directs ou indirects passés du Piolet d’Or se sont exprimés sur les raisons de la séparation avec le GHM. Montagnes Magazine a diffusé un communiqué de presse à ce sujet. Sans rentrer dans la polémique peux-tu nous rappeler et nous préciser les raisons de ce divorce ?

> Je ne sais pas si « divorce » est le bon terme. On peut plutôt parler de fuite. Le comité directeur du GHM a été incapable de fournir en temps voulu une liste de réalisations et le nom d’un président pour le jury. Nous avons dû faire sans lui. Mais il a été pleinement associé aux choix des nominés. C’est pour cacher son incurie que le comité directeur du GHM a mis en scène son retrait du Piolet d’or. Il n’y avait pas de divergence de fond. D’ailleurs, il n’y avait pas beaucoup de fond non plus.

Je ne parlerai pas des débuts que je n’ai pas connus. Mais je peux attester que depuis l’an 2000 le Piolet d’or repose entièrement sur l’énergie de Montagnes magazine et le financement des Editions Nivéales. Grâce à Yves Peysson (ancien président du GHM) et Christophe Raylat (ancien rédacteur en chef de MM), il avait été bien recadré peu avant mon arrivée à la rédaction de Montagnes.

 

 

·                    Quelles que soient les raisons du divorce, ne crois-tu pas que le GHM soit une composante historique et structurelle vitale pour la crédibilité du Piolet d'Or ?

> Le GHM est une noble institution dont nous respectons l’histoire et nous avons beaucoup d’amis parmi ses membres. En revanche, ces toutes dernières années, le comité directeur de cette institution a un peu perdu pied avec la réalité. Il s’est montré incapable de connaître l’évolution du haut niveau. Devant les carences du comité directeur du GHM, c’est la rédaction de Montagnes magazine qui a fait évoluer le prix, notamment en internationalisant le jury, pour qu’il soit incontestable et en posant des garde-fou afin :

- d’éviter toute décision à caractère chauvine

- de ne pas passer à côté de réalisations majeures

- de promouvoir le style alpin et l’économie de moyen

- de ne pas encourager la prise de risque inconsidérée.

La crédibilité du Piolet d’or tient à la qualité et surtout aux choix du jury et à son caractère international, pas à la présence ou non du GHM. Certains étrangers nous ont d’ailleurs dit que le départ du GHM était plutôt une bonne nouvelle pour le Piolet d’or et une garantie qu’il ne serait pas trop « franchouillard ». Même si le GHM n’a pratiquement plus d’activité et qu’il n’est pas connu du public (confondant généralement GHM, GMHM et PGHM) d’autres ont regretté ce départ en pensant que le GHM représentait encore quelque chose.

Nous faisons partie de ces derniers. Nous n’avons pas souhaité le départ du GHM. Il peut revenir quand il veut. C’est le comité directeur du GHM qui s’est placé dans une situation ridicule en nous posant des ultimatums. Il nous a notamment menacé de « quitter » le Piolet d’or s’il n’y avait pas une sixième équipe nominée cette année. Dans les premiers jours de décembre, j’ai répondu que le GHM avait pleinement participé au choix des 5 nominés, que le nombre de ceux-ci n’était pas limité, et que si nous avions oublié ensemble une réalisation majeure il était encore temps de réparer cet oubli. Les deux membres du comité directeur du GHM présents ce jour-là n’ont eu aucune réalisation à nous proposer...

J’ai donc dit que s’il s’agissait uniquement de satisfaire l’égo des membres du comité directeur du GHM, il n’était pas question d’ajouter une sixième équipe. À partir de ce moment-là, le comité directeur a commencé à déployer une énergie négative contre le Piolet d’or, qu’il n’a jamais été capable de déployer positivement les années précédentes...

Les mensonges du comité directeur ont malheureusement été colportés sur l’internet sans travail de vérification et de contradiction.

Ce que j’explique peut paraître anodin. Tout le monde peut se tromper et avoir des passages à vide. Mais en démontrant que le comité directeur du GHM est pour le moins « décalé » avec ce qui se fait aujourd’hui, j’ai touché au capital symbolique, puisque ses membres passent pour des connaisseurs. Je ne leur conteste pas cette qualité, j’explique simplement qu’ils n’ont pas fait le (petit) travail qui leur revenait. C’est friser l’insolence !

 

·                    Le refus de nomination pour Garibotti, le rejet de la récompense par Prezelj, les nominations tronquées comme les Ukrainiens, quelle est ton analyse sur ces évènements ? Le Piolet d'Or n'est il pas un catalyseur  de ce genre de problèmes ? Ou de l’hypocrisie des alpinistes du monde entier comme le fait remarquer Jean-Claude Marmier ?

Le véritable débat commence. Les positions de Garibotti et de Prezelj sont beaucoup plus intéressantes que les dérapages du comité directeur du GHM. Nous avons toujours souhaité une appropriation du Piolet d’or par l’ensemble de la communauté des alpinistes. Nous avons sollicité les débats et les critiques. Je dois rappeler que le fameux texte de Marco a été écrit sur ma sollicitation. Beaucoup n’avait pas compris sa position (d’ailleurs il n’a pas rejeté le Piolet d’or qui est toujours en Slovénie, il a voulu profiter de cette tribune pour lancer un cri d’alarme contre la compétition en alpinisme) et je lui ai demandé de la préciser par écrit pour la publier dans nos colonnes. Il l’a diffusé parallèlement sur l’internet. Nous partageons beaucoup des craintes de Marco et des observations d’autres alpinistes comme Steve House ou Ian Parnell. Contrairement à d’autres (suivez mon regard...) nous n’avons jamais voulu d’une compétition. Nous pensons que la vocation du Piolet d’or est avant tout de témoigner devant un plus large public de la vitalité et des valeurs de l’alpinisme actuel. Le vainqueur doit être à notre sens un porte-parole, pas un champion du monde.

Je ne pense pas que le Piolet d’or soit un catalyseur de ce genre de problème. Au contraire, il a permis d’éviter la construction de hiérarchies médiatiques telles qu’on les connaissait dans les années 80 et qui ont conduit à des surenchères mortelles.

À propos de Jean-Claude Marmier, que l’on aime bien comme « grande gueule », je trouve tout de même incroyable que vous ayez pu publier cet entretien sans aucune vérification. Quasiment aucun des faits mentionnés ne correspond à la réalité...

(Ndlr : Il n’est pas dans les habitudes de Kairn.com de modifier les propos tenus dans le cadre d’une interview. C'est pour nous d’une question de déontologie et de respect de la personne interviewée. Il  s’agit de faire la distinction entre un article  qui engage la responsabilité du rédacteur et une interview qui est une fidèle retranscription des propos tenus par la personne interrogée.)

 

·                    Alpinisme et compétition, une relation inavouable ou un antagonisme de base?

Nous nous sommes déjà exprimés longuement sur ces questions. Pour ne pas lasser vos lecteurs en me répétant je vous renvoie notamment aux éditos de Montagnes magazine des mois de mars et d’avril 2007.

 

·                    Comment juger entre des réalisations en technique alpine, des expéditions lourdes, de l'Himalaya et de la Patagonie ? Sur quels critères objectifs peut-on juger ?

·                    Quelle importance est accordée à l'esthétisme et au respect de l'environnement ? Et quels sont les critères objectifs d’appréciation ?

C’est aussi un sujet souvent abordé. Je vous renvoi au texte présentant l’esprit du Piolet d’or. Il répond à ces deux questions.

 

 

 

Photo du Shingu Charpa courtoisie de Mountain.ru

 

·                    Quels moyens pour vérifier l'exactitude des réalisations et le respect des critères depuis la France ?

Nous avons des relais actifs dans plusieurs pays. Mais il est vrai qu’il reste toujours possible pour une cordée de mentir ou d’arranger une réalisation. C’est pourquoi la rédaction de MM a mis en place une procédure avec des questions précises. Les documents, photographiques notamment, sont étudiés de près. C’est aussi la rédaction qui a proposé et mis en place les entretiens avec le jury, qui permettent de lever beaucoup de doutes. La matinée du Piolet d’or est très dense.

Quand il y a un problème ou des questions à poser, comme avec les Ukrainiens cette année, nous essayons d’être les premiers à les soulever. Nous ne sommes pas du genre à pratiquer l’omerta.

 

·                    Quels rôles jouent les sponsors de l'événement ? Quelles garanties d'indépendance peut-il y avoir dans le choix des nominés sans la participation effective d’une structure morale indépendante ?

Les partenaires commerciaux aident par leurs participations financières à l’organisation de l’événement. Mais il faut savoir que l’ensemble de ces participations ne représentent qu’environ 30  % du coût supporté par les éditions Nivéales. A aucun moment, les partenaires ne sont consultés sur le choix des nominés ou du Piolet d’or. Je peux vous assurer que la rédaction de MM n’est pas corruptible. C’est bien connu, au regret de certains ! Je crois davantage aux hommes debout et à la transparence qu’aux « structures morales indépendantes », qui ne sont parfois ni des structures, ni morales, ni indépendantes

Si vous avez des informations contraires, je serai content de les connaître et d’en discuter.

 

·                    Quelle importance revêt le Piolet d'Or pour Montagne Magazine ? Est-ce que cela a un impact sur les ventes du Magazine ?  Si non, pourquoi vouloir organiser cet événement ? Quelles motivations ?
Je ne suis pas sûr que cela ait un impact sur les ventes. En outre, le Piolet d’or vise à rayonner à l’étranger, dans des pays où Montagnes magazine n’est pas en vente. Pour les ventes, d’autres sujets sont plus grand public. En revanche, nous avons intérêt à ce que l’alpinisme soit vivant et que sa vitalité soit connue et partagée. C’est le cœur de notre motivation. D’une manière indirecte, plus l’alpinisme sera vivant, plus MM gagnera à être connu. Il se trouve que ce prix fut le seul à prendre une dimension internationale, à être critiqué justement parce qu’il avait du crédit. Notre motivation fut d’en faire un temps fort et positif dans l’année alpine.

·                    Créer un piolet d'or asiatique, ne risque t'il pas de dévaluer l'importance du Piolet d'Or ? Une telle logique ne pousserait elle pas a en créer un sur chaque continent ?

Ce serait une bonne idée d’en avoir un par continent. Cela permettrait de défendre encore davantage les valeurs de l’alpinisme moderne sur toute la planète. Loin de dévaluer l’importance du Piolet d’or, ce pourrait être un mode de présélection encore moins discutable.

 

·                    Comme certains l’ont expliqué, à commencer par le GHM et plusieurs de ses responsables ou anciens responsables, le concept de récompense comme le Piolet d'Or n'est il pas obsolète face a l'alpinisme d'aujourd'hui ?

Le GHM a toujours dit le contraire jusqu’au jour où son président a été pris les doigts dans le pot de confiture... Il présidait un club censé représenter l’élite de l’alpinisme et il n’était pas capable de fournir une liste des réalisations de l’année et de trouver un président pour le jury. Je précise qu’à chaque fois qu’une idée de président lui venait, il nous demandait les coordonnées de la personne en question...

La dernière position du comité directeur du GHM (à ma connaissance) est doublement incohérente. Il voudrait d’abord une cérémonie s’appelant Piolet d’or sans Piolet d’or, donc une récompense sans récompense. Il voudrait en outre un jury sans journaliste pour sélectionner les invités : c’est à dire faire tout de même un jury, une sélection, donc une récompense...

On touche là aux subtilités de la Distinction qui ne doit pas apparaître, mais que tout le monde doit avoir intégrée. Comme l’expliquait Pierre Bourdieu : « Rien n’est plus classant, plus distinctif, plus distingué, que la capacité de constituer esthétiquement des objets quelconques ou même « vulgaires » ou l’aptitude à engager les principes d’une esthétique « pure » dans les choix les plus ordinaires de l’existence ordinaire, en matière de cuisine, de vêtement ou de décoration par exemple, par une inversion complète de la disposition populaire qui annexe l’esthétique à l’éthique . » (La Distinction, édition de Minuit)

Sans récompense claire, transparente, compréhensible, il n’y a pas de rencontre avec un large public. Longtemps le festival du film de Deauville a voulu exister sans décerner de prix. Mais il apparaissait comme un cénacle d’initiés, sans partage avec le public. Ses organisateurs ont fini par créer une récompense et à s’ouvrir vers le monde réel en sortant de leur cénacle.

 

·                    Et maintenant, comment voyez-vous l'avenir du Piolet d'Or ?

Montagnes mag et les éditions Nivéales ont déployé beaucoup d’énergie pour en faire un événement populaire crédible. Cet effort ne fut pas vain, mais il n’est pas sans limites. Il serait décevant, mais pas forcément étonnant, que les fossoyeurs soient des Français.

Je reste persuadé que le Piolet d’or a beaucoup apporté à l’alpinisme d’aujourd’hui (beaucoup plus qu’à Montagnes mag.), ne serait-ce que par les débats qu’il provoque. Quel événement de portée internationale, quelle autre tribune les grands alpinistes peuvent-ils trouver pour défendre leur vision et leur passion auprès du grand public ? Toutes proportions gardées, les films de Kusturica, Soderberg ou Guney auraient-ils encore des spectateurs sans le festival de Cannes ?

C’est aujourd’hui à la communauté de s’exprimer. Nous écouterons tout le monde.
 
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