Dans la famille Triay, vous avez entendu parler sûrement de Laurent, grimpeur / équipeur d’exception. Et ben moi je demande aussi l’oncle, alias Eric, surnommé « le Mac ». Comme le neveu, Eric est un grimpeur et équipeur acharné. Le furieux sévit depuis plus de 10 ans dans les Pyrénées ariégeoises. Avec sa bande, on peut considérer qu’il est à l’origine du renouveau de l’escalade sportive dans le coin. Capable de mettre des dizaines des dizaines d’essais pour vaincre son projet à la grotte de Sabart, ou d’équiper des secteurs entiers en des temps record, à 46 ans, Eric impressionne et fascine toujours par sa motivation.

Kairn : On se fait les présentations. Avant de débarquer en Ariège, tu étais moniteur de planche à voile ? Qu’est ce qui t’as plu en Ariège au point d’y rester ?
Eric : En effet, j’ai fait 12 ans de location de planche à voile, catamaran et matelas de plage à Carnon Plage (34). En 1996, je me suis établi définitivement en Ariège. J’équipais là-bas déjà depuis 1990, je venais après la saison estivale. Quand je suis arrivé dans cette région, j’ai été frappé par ce monde minéral qui m’entourait. Cela me dépaysait totalement par rapport à l’univers aquatique dans lequel j’étais immergé le reste du temps. Ce qui me plaît en Ariège, c’est le fait d’être un peu isolé, avec la proximité de la haute montagne, le côté un peu sauvage, la forêt, moins d’habitants au kilomètre carré, pouvoir aller me balader en vtt tracté par mes chiens. Et puis aussi, j’aime les contrastes entre les saisons avec un hiver très froid et un été très chaud. En tout cas, le paquet de falaises et les possibilités qu’il y a niveau ouverture est hallucinant.
Kairn : Où en était l’escalade en Ariège en 1996 quand tu es arrivé ? Quels sont les premiers secteurs où tu as jeté ton dévolu niveau équipement ?
Eric : C’était Gérard Jalbert avait déjà équipé plein de secteurs. J’étais très impressionné de ce qu’il avait fait : Sinsat, Calames, Carol, Auzat. On a commencé à équiper ensemble à Sibada et à Baychon. Après je suis monté à Génat car Gérard m’avait parlé de cette barre. On y est allé avec mon neveu Laurent, et on a commencé tous les deux le boulot. Ca a été le gros déclenchement de l’équipement en dévers en Ariège, avec des longues voies de conti. Grâce à la configuration de cette falaise et à la concentration de voies dures qu’elle offre, le niveau global des grimpeurs ariégeois est monté d’un cran. Il est indéniable que Génat a été un tremplin énorme. Alors forcément, le fait d’avoir un peu taillé dans certaines voies là-bas permettait de faire des itinéraires homogènes, comme c’était la mode à l’époque un peu partout en France. Soit, aujourd’hui on peut trouver cela regrettable, n’empêche que si on n’avait pas taillé, on n’aurait peut être pas progressé aussi vite. Même si de nos jours sur les nouveaux secteurs on ne taille plus du tout, il fallait passer par là à mon avis à un moment.
Kairn : Equipes-tu seul en général ou avec des potes ?
Eric : Tant que la configuration de la falaise me permet de faire des voies à mon niveau (ndlr : jusqu’à 8b), je peux équiper seul, mais au-delà, j’y vois pas clair dans l’équipement. Du coup, je préfère faire appel à Philippe Girard qui est un très fort grimpeur/équipeur qui complète souvent les secteurs en ouvrant les lignes les plus extrêmes. Après il m’arrive aussi d’équiper des secteurs entiers, mais ce sont souvent des secteurs qui ne dépassent pas le 8a.
Kairn : Tu as des centaines de lignes au compteur. Quel plaisir ressens-tu dans l’équipement ? quelles sont tes motivations ?
Eric : Déjà, c’est le fait d’être sur place et d’avoir le temps de faire ce que je veux. Ensuite, je fais partie de ceux qui équipent pour que le grimpeur vienne, et je suis assez surexcité quand des grimpeurs essaient mes voies dans un nouveau secteur. Cela créée des groupes, on a des échanges entre nous, sur la technique, les méthodes, les cotations, la manière d’équiper. Cela permet de regrouper les gens (ndlr : il faut envisager le fait que la culture indoor de l’escalade est à l’heure actuelle très peu développée en Ariège et donc que les locaux se retrouvent ensemble quasiment exclusivement en falaise). Ensuite, il y a le côté nature, j’adore le travail manuel à l’extérieur. Enfin, l’aspect découverte, terrain d’aventure : c’est grisant quand on est le premier à découvrir la roche en descendant sur la stat. Quand on fait un premier rappel dans une paroi, il y a toujours des sensations ! Et puis les approches, les accès, le fait d’aménager, de créer un passage ; ce n’est pas tous les équipeurs qui le font ! (rires) D’ailleurs, c’est un peu çà ma particularité : trouver un secteur dans des coins pas toujours très faciles d’accès et le rendre fréquentable, avec des fois quelques commodités au pied de la paroi. Cela fera peut être parti de mon travail plus tard avec le comité d’escalade : un poste d’agent technique à la maintenance des sites naturels d’escalade va peut être être créé, subventionné par la communauté des communes. 
Kairn : Quels sont tes meilleurs souvenirs d’équipeurs ? Des anecdotes ?
Eric : A Génat, quand on est descendu avec mon neveu pour la première fois dans la grande paroi qui fait 120 m de haut. On s’est farci un grand rappel pour aboutir dans les baumes en dessous en passant dans les grands dévers à colonnes de Grande Ourse et de Guerre des mondes (ndlr : 2 voies très dures de la falaise), on s’est jeté comme des morts la faim sur ce beau rocher. Ensuite, à l’Arche, un secteur perdu avec une heure de marche d’approche pour y monter, un peu comme à Céüse. 500 mètres de dénivellé avec le matos pour équiper là haut, avec un aspect sauvage fantastique une fois arrivé, avec des sangliers qui passent parfois sous la falaise alors que t’es en train d’équiper perché à 1200 mètres avec une vue sur la chaîne des Pyrénées. C’est inoubliable ! C’est le secteur que j’ai équipé dont je suis le plus fier.
Kairn : As-tu une éthique particulière quand tu ouvres ?
Eric : Mon truc à moi concernant l’éthique c’est de ne pas embêter le grimpeur, que la voie soit le plus logique possible pour lui, que çà roule dans sa tête. C’est donc toute une alchimie, pour poser les points au bon endroit en prenant plein de paramètres autour comme le rocher, les angles, le tirage. C’est un feeling pas facile à obtenir. J’essaie de suivre ce que me demande la roche, en essayant de me remettre en question et de m’améliorer encore pour la ligne suivante que j’ouvrirai. Sinon au niveau de la taille, des prises, d’abord je tiens à préciser que je ne suis pas fier d’avoir taillé dans certains endroits. Quand je regrimpe dans ces lieux, je me sens moins bien qu’avant. Et je pense que je ne taillerai plus jamais, c’est banni ! Du coup maintenant chez nous, il faut s’attendre de toute façon à voir des voies de plus en plus dures, même dans le septième degré, avec des passages très blocs. D’ailleurs je pense que le développement du bloc chez nous a aussi joué un rôle, avec l’arrivée en Ariège de grimpeurs très puissants, permettant justement de nous rendre compte que rien n’est impossible, et qu’un pas vraiment très dur peut passer…
Kairn : Au fait, pourquoi le Mac comme surnom ?
Eric : Ca vient de la plage. A l’époque je faisais du 8c+ planche à voile, j’étais le Mac, je mattais tous les autres plagistes sur des compètes amicales qu’on se faisait ! Et çà m’a suivi jusqu’en Ariège ! (rires)
Photo 1 : Eric Triay par Laurent Truche
Photo 2 : Philippe Girard Sabart dans "La Trilogie" 8c (Laurent Filoche)
Photo 3 : Eric Triay dans un 7b au secteur du Saut de l'Ours "qu'il a équipé (Laurent Filoche)