La compétition sportive n’est crédible et acceptable que dans la stricte égalité des chances de chaque participant et tant que l’erreur n’entraîne rien d’autre que la défaite. L’alpinisme de compétition, le seul autorisant la déclaration d’un vainqueur, doit donc être un alpinisme du même lieu, du même instant et qui exclue bien évidemment la mort. Force est de constater que cet alpinisme n’est pas encore prêt de voir le jour car si pour la grande majorité des pratiquants, l’alpinisme est une activité à dominante implicitement sportive il n’en demeure pas moins qu’un de ses aspects incontournables réside dans l’engagement vital de la personne. Heureusement l’activité n’est pas le point de rendez-vous de tous les suicidaires de la planète mais quelle que soit la raison de la présence d’un individu sur une montagne, il vaut mieux pour lui qu’il sache qu’il se peut qu’il n’en redescende jamais. En ce sens l’alpinisme participe essentiellement d’un choix de vie et il ne peut donc être que subjectif. De plus il ne faut pas se cacher que les motivations des pratiquants, sans les exclure, ne sont pas forcément parmi les plus nobles de celles qui régissent le comportement humain.
Le classement et la récompense résultats d’une nécessaire comparaison objective sont donc contradictoires avec un alpinisme « choix de vie » forcément subjectif puisqu’au cours d’une ascension chacun a le libre choix de ses propres valeurs. L’engagement devient à présent le critère déterminant d’appréciation d’une performance. Cette notion, pourtant entièrement subjective, finit par être plus valorisée que les paramètres de difficultés qui eux, on le sait, restent par nature variables en montagne d’heure en heure.
Au mieux on pourrait ambitionner des manifestations mettant en avant les performances de l’année mais sans établir de classement. Car on voit bien le danger. Quand l’engagement se mesure essentiellement à l’économie de moyens, où se trouvent les limites de cette dite économie ? Dans le choix de chaque alpiniste bien sûr. Mais qu’en est-il de sa liberté, lorsqu’il sait que la décision d’un jury, qui doit le valoriser, est directement dépendante de son choix.
Lorsque l’on voit nos amis Kazakhs réaliser en 2005 cette formidable ascension au Broad Peak, sur un plus de huit mille mètres, en presque une semaine et qui n’emmènent qu’un seul sac de couchage, on sourit parce qu’ils sont devant nous, plein de vie et heureux. Mais cela interpelle fortement. Lors de leur prochain exploit ils ne prendront aucun duvet et ils auront franchi une nouvelle étape. L’ultime innovation en matière d’économie de moyens n’aura t-elle pour limite que la décence ? A savoir ne conserver qu’un slip pour réaliser en solo intégral en hiver la face nord du Janu ?
On ne peut stopper la volonté de faire mieux, même si celle-ci participe beaucoup plus d’une approche sportive et de motivations aussi complexes et discutables que d’un progrès dans les choix de vie. On est là bien sûr en pleine ambiguïté. La passion des grands voyages, au sens le plus large qui soit, ne peut pas s’assouvir sans budget conséquent et en règle générale ces activités génèrent plus de dépenses que de recettes. Il faut trouver de l’argent pour vivre les grands espaces et la liberté, mais les contrats même moraux sont une aliénation de fait de cette dernière. Or si on se situe dans la performance aux autres il faut des règles et autant de situations qui doivent pouvoir être contrôlées, on s’éloigne alors de la liberté. Mais si on refuse la comparaison il n’y a pas de budget !
Gravir des montagnes et des grandes parois ne sera jamais un sport, car aucun sport digne de ce nom ne saurait accepter de sanctionner la faute ou même l’insuffisance par la mort. Mais au plus haut niveau de pratique de cette activité, envisageant que techniquement tout peut être surmonté, seule reste la question de la maîtrise des aléas et là c’est le choix des moyens qui détermine le succès comme la survie. La liberté de conditionner le résultat d’une activité non obligatoire à une éthique personnelle, mais néanmoins tributaire des modes du moment, est un vrai « choix de vie », qui paradoxalement va consister à mettre celle-ci le plus possible en péril.
Que d’interrogations!
En termes de responsabilité collective le moment semble venu pour les associations de montagne de décider si elles sont obligées, pour exister visiblement et donc médiatiquement, de jouer le jeu d’une société où tout est classement et compétition.
Individuellement, n’est-il pas indispensable que les alpinistes aient des certitudes quant à leurs réponses à la question que pose le philosophe Michel Serres: « Agirions-nous de même si personne ne nous voyait » ?
Le Piolet d’Or comme les « Cristal », sous leurs formes actuelles, ne sont-ils pas les allumettes d’un pompier pyromane ?