Quatrième entretien mais sans doute pas le dernier. Une conclusion après trois entretiens ? Je crois plutôt à un début de dialogue qui peut et doit se prolonger dans le temps. Ces quatre entretiens constituent des bases de réflexion intéressantes pour l'avenir concernant la biodiversité, les grands prédateurs mais aussi, les paysages, la nature, les hommes qui y vivent... en résumé, pour l'avenir de la vie.

En dehors du fait purement philosophique qu'ils ont le droit de vivre, sur un plan très concret, dans toute la chaîne de diversité animale et végétale, chacun des grands prédateurs, loup, lynx et ours, sert à quoi ?
NB : Allons faire un tour en un lieu qui se désertifiait et redevient riche de vie. Au Parc national de Yellowstone. Ce n'est pas par goût d'exotisme mais parce que l'expérience menée grandeur nature permet d'appréhender l'importance de la prédation dans un milieu. Ainsi ce sera concret et non hypothèse dépourvue de vérification. Et comme nous avons beaucoup parlé de l'ours, cela me permettra de parler du loup….de son absence, de son retour…
" Loup, y es-tu ? ". Depuis plusieurs décennies, la réponse était " NON " et, selon les scientifiques : " Ce bouleversement aurait engendré un effet en cascade sur les troupeaux de cerfs, les castors, les poissons, les oiseaux... et même sur les cours d'eau! Les chercheurs nomment cette co-dépendance des différentes espèces avec les grands prédateurs tels les loups : " écologie de la peur ".
Je continue à citer les chercheurs :
" L'écologie de la peur met en évidence un élément longtemps sous-estimé par les biologistes : au-delà de l'impact direct des prédateurs, il existe aussi un impact indirect. Les autres espèces modifient leurs habitudes dans les zones où il y a risque de prédation, par exemple près des points d'eau. Ils n'y restent que peu de temps, par " peur " des prédateurs.
Or, débarrassés de l'effet de cette menace, les cerfs demeurent plus longtemps en ces lieux... et finissent par dévorer toutes les plantes! Les rives des points d'eau se désertifient rapidement, ce qui entraîne une érosion rapide des berges. Les castors ne trouvent plus d'arbres pour faire leurs barrages; les insectes, amphibiens et poissons ne peuvent plus y vivre faute de la nourriture fournie par les plantes aquatiques, ... "
Tous ces changements avaient été effectivement notés dans le Parc après la disparition des derniers loups. Et voilà qu'avec leur retour, non pas naturel mais par réintroduction, le processus s'est inversé.
La vie reprend, se diversifie, tant les espèces que les milieux…C'est une re-création de biodiversité… Et ce sont les humains qui en ont décidé !

Le monde rural et les agriculteurs et éleveurs sont les premiers concernés par la biodiversité et la problématique liée aux grands prédateurs (ours, loup, lynx). La sensibilisation à la protection des habitats et des espèces est relativement récente (moins de 20 ans) pour la grande majorité des personnes directement concernées dans leur quotidien. Pensez-vous que les actions de formation, éducation et sensibilisation ont été suffisante et correctement menées au cours des 20 dernières années ?
NB : Les constats sont à dépasser et il est temps d'avoir cet objectif de maintien de l'existant, de restauration de la biodiversité.
L'expérience menée à Yellowstone montre que cette restauration est créatrice de richesses naturelles. Et donc favorable aux activités économiques.
Instruits par l'expérience, les humains ont à inventer une façon de tirer parti de ces richesses en évitant de reproduire les erreurs du passé. C'est un choc des cultures : Il y a la tentation de continuer sur une lancée dont on sait que l'issue est semblable au désert de Yellowstone sans loups. Il y a aussi la formidable envie d'enrayer les dégradations et de repartir en tenant compte de tous les acquis de l'écologie scientifique qui permettent de recréer le Yellowstone avec loups…
Nous sommes à la croisée des chemins. Il est important de bien choisir. Le futur se construit dès aujourd'hui.
Pour vous, la formation, éducation et sensibilisation à l'environnement et par voie de conséquence à la protection voir même au développement de la biodiversité devrait-elle passer par l'école, les associations d'usagers de la nature (chasseurs, pêcheurs, fédération sportives de sport de nature…), les associations de protection de la nature (APN), le réseau école et nature, la formation professionnelle, les lycées agricoles.. ? Ou est-ce à l'ensemble de ces acteurs de mener des actions ?
NB : C'est toute la société qui est concernée par ce qui me paraît être une seconde " Renaissance ". Cette simple phrase contient la réponse à votre longue énumération.

Nous avons pu constater ces dernières semaines à une certaine haine (ou du moins une opposition virulente) à l'égard d'associations de protection de la nature en particulier à l'égard de celles qui se donnent pour mission de protéger les grands prédateurs tel que le loup et l'ours. Comment voyez-vous l'avenir des relations entre acteurs résidents du milieu et ces associations ? Ne sont-elles pas discréditées localement ? Peuvent-elles encore jouer un rôle ? Si oui, lequel ?
NB : S'il y a des sujets qui divisent, Il y a d'ailleurs des sujets qui rassemblent et je me souviens du problème de fermeture d'une école qui, cette année, a réuni ceux qui ont été étiquetés " pro " ou " anti " ours. Nulle personne ne peut pas être cantonnée dans un seul rôle réducteur de sa personnalité. Nulle personne ne peut décemment en réduire une autre à une seule facette. Si nous parlions "diamant ", ce sont toutes ses facettes qui en font la valeur. Il y a certainement moyen de réapprendre à réfléchir ensemble… Avoir quelque notion de chimie me fait apprécier le phénomène de la catalyse. Le dictionnaire dit qu'elle abaisse la barrière d'énergie que doivent franchir les réactants. Un catalyseur permettra de renouer le dialogue des " frères ennemis " … C'est une question de volonté pyrénéenne.

Pensez-vous que des structures de dialogue et d'action comme l'IPHB en Béarn (Pyrénées) peuvent jouer un rôle positif dans les rapports entre acteurs et protecteurs ainsi que pour la protection de la biodiversité dans son ensemble y compris l'ours dans les Pyrénées, le loup et le lynx ?
NB : Il y eut un moment où toutes les familles de pensée réunies dans l'IPHB ont décidé ensemble de l'accueil de deux ourses… preuve que la volonté d'aboutir a existé. Le défi à relever est de récidiver, avec une volonté encore plus forte. Tous les yeux sont braqués sur cette structure dont la charte est ambitieuse et digne.
Dans le passé, même sans signature, un " Tope ! Tope là " était un engagement solennel. Une structure perpétuant cet état d'esprit de respect d'une signature lui donne un sens de l'honneur équivalent à celui qu'avaient les paysans se tapant mutuellement dans la main.

Monsieur Hubert Reeves serait-il prêt à venir discuter, dialoguer et échanger avec les éleveurs pyrénéens sur le thème de la protection de la biodiversité et du rôle qu'ils pourraient jouer dans ce domaine ?
NB : Hubert Reeves reçoit d'innombrables invitations du monde entier. Il ne peut répondre favorablement à toutes. Et l'agenda est déjà bien rempli. Tout dépend donc de la date… et des aléas de la vie. Si les acteurs locaux savent rétablir une concertation sur tous les sujets contenus dans la Charte… et défendre ensemble tout son contenu, il y aura lieu de faire la fête. Et Hubert Reeves célébrerait ce bel exemple donné aux jeunes générations.
Photos : Ligue ROC et Louis DOLLO
Précédents entretiens :
* La biodiversité
* Les grands prédateurs
* Ours des Pyrénées et ours dans les Pyrénées
* Dialogue sur le forum Kairn.com
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