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 Entretien avec Nelly Boutinot : Ours des Pyrénées et ours dans les Pyrénées

Par Louis DOLLO
Article saisi le : 06-10-2005
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Pour ce troisième entretien nous avons abordé la problématique de l’ours des Pyrénées que j’ai voulu distinguer de l’ours dans les Pyrénées. Même si nous constatons quelques divergences d’appréciation entre nous, ce que j’ai pu noter, chez Nelly Boutinot, c’est sa capacité d’écoute, d’analyse et de compréhension des autres en s’attachant plus à ce qui rapproche qu’à ce qui divise.

 

Dans une interviewe à Univers - Nature de 1999, vous disiez au sujet de la réintroduction de 1996-1997 : "…. les réintroductions sont des actions tellement difficiles à mener, qu'elles doivent être décidées que lorsque l'on a pu s'assurer de l'adhésion de l'ensemble de la population à l'action. "  Que diriez-vous aujourd'hui ?

 

NB : Déjà il y a une décennie fut évoqué un renforcement de la population ursine béarnaise plutôt que l'introduction en d'autres lieux Et en quelque sorte l'introduction a permis un certain renforcement…... C'est du passé.

La réintroduction est une opération qui part de zéro. Un renforcement de population bénéficie de l'existence d'une population restée en vie. Je crois que la nuance a son importance, tant en ce qui concerne l'espèce que son habitat. Les Pyrénées ont su rester propices aux ours. Car ceux qui sont morts l'ont surtout été de mort violente, sans rapport avec un quelconque manque de nourriture, par ex… et l'habitat leur convenait. L'ours, c'est comme un label d'authenticité que la nature octroie à vos montagnes. Bien plus crédible que tout autre.

Malgré les empoisonnements de naguère et les tirs du passé, y compris récent, il reste des ours. C'est un constat. Les derniers ours ont pris de l'importance, sur place. C'est une évidence. Ils en ont pris aussi dans le pays tout entier.

Dans tous les pays, chaque chaîne de montagne est symbolisée par un animal. Récemment, je lisais un article sur les Andes… et le sauvetage des Condors andins. En France, nous avons les Pyrénées… et les ours pyrénéens à sauver.
Le Condor dans les Andes, l'Ours dans les Pyrénées, à chacun de ces massifs, l'animal sauvage qui lui correspond dans l'imaginaire collectif.
Sous les ailes du condor, des paysages variés et des hommes et des femmes dont l'histoire est liée à celle de l'oiseau mythique, emblème de leurs pays.
Sous les pas de l'ours, des sols boisés et des prairies, et dans son aire de répartition, des hommes et des femmes dont l'histoire ancestrale est imprégnée de la présence ursine.

Dorénavant l'Ours cristallise l'intérêt bien au-delà des zones où il survit. Tout le monde se sent concerné. Et il s'en suit des débats passionnés. Je n'ignore pas qu'il existe encore localement des vestiges de l'hostilité ancestrale mais je constate que chaque mort d'ours est déplorée : ainsi, dernièrement celle de " Cannelle ", et ce sera encore plus vrai pour celle à venir de chacun des mâles subsistant. A chaque fois, c'est un peu des Pyrénées qui disparaît. Je suis persuadée que personne, au fond de soi, ne veut cela.

Vous me feriez parler des heures des Pyrénées. Il y a plusieurs décennies, un berger, béret sur la tête, m'a emmenée voir des vautours et j'ai envié sa façon de descendre un éboulis rocheux avec la même facilité qu'un isard… Et les jeunes de l'époque n'étaient pas peu fiers de me guider vers les estives… Ils sont adultes maintenant et ont toujours raison d'aimer leur montagne, ses paysages d'altitude restés souvent fabuleux. En ce début de siècle plein d'incertitudes quant au devenir de l'humanité : ils ont encore l'essentiel, une nature sauvage qu'ils ont préservée et dont l'ours est le couronnement.

 

Dans sa prise de position relative au transfert d'organismes vivants introduction, réintroduction et reconstitution des populations, l'IUCN précise : " L'attitude de la population locale sera également prise en compte, surtout si l'on prévoit de réintroduire une espèce ayant fait l'objet de persécution, de chasse ou de prélèvements excessifs. Si la population locale est défavorable à la réintroduction, il est recommandé d'entreprendre une action de sensibilisation et d'éducation, en insistant sur les avantages que la réintroduction peut apporter à la communauté. D'autres moyens sont envisageables pour amener la collectivité locale à accueillir plus favorablement l'opération de réintroduction. "
Pensez-vous qu'aujourd'hui, dans les Pyrénées, ces conditions soient réunies pour accueillir de nouveaux ours ?

 

NB : Il s'en est fallu d'un rien que ce soit le cas. La diplomatie est un art et toutes les personnes qui font de la politique ne sont pas forcément des maîtres dans cet art. Des erreurs, des maladresses ont alors compromis les chances d'un consensus. Tout le monde s'étonne de la Guerre de Cent ans. Au siècle du TGV, on doit pouvoir signer un armistice plus vite …
Mais s'il s'en est fallu d'un rien que tout se passe bien, c'est que les discussions locales l'avaient permis. Et si elles l'avaient permis, c'est qu'au fond de soi, chacun sait que les ours ont leur place dans les Pyrénées.

 

Pensez-vous que des structures de concertation comme l'IPHB (Institution Patrimoniale du Haut Béarn) sont de nature à contribuer à ce " que les habitants soient les acteurs de la protection de leur patrimoine naturel et de la maîtrise du développement de leurs vallées ". De telles structures devraient-elles être développées sur d'autres territoires de montagne et même de plaine ?

 

NB : Je vous ai vanté les mérites de la participation des structures intéressées à un dossier. Notre " adresse aux élus " du début de l'année, notre " manifeste pour une politique rénovée du patrimoine naturel " destiné aux associations et aux élus (et sa version publique) comportent cette idée qu'il faut des lieux de concertation. Notre démocratie est en train d'évoluer. La décentralisation y contribue. La démocratie élective a besoin de faire une place à la démocratie participative, l'expertise scientifique apportant un éclairage indispensable au débat. Raisonner par zone biogéographique (ex : le massif pyrénéen) a une grande pertinence. La réflexion peut avoir des lieux d'exercice plus localisés en préalable à celle qui permet une vision plus globale dans une instance écorégionale en lien avec l'Etat.
La concertation est indispensable à la démocratie, l'Etat gardant un rôle incontournable, les élus locaux aussi, bien sûr. Ce n'est pas la quadrature du cercle si chacun développe le sens des responsabilités et garde en mémoire, omniprésent, l'intérêt général.

 

 

 

Les acteurs-usagers du milieu naturel pyrénéen n'ont jamais prétendu vouloir éradiquer l'ours des Pyrénées qui y vit encore. Par contre, ils sont fermement opposés à une introduction d'ours slovènes dans les prochains mois.
1. Pensez-vous qu'il soit indispensable de renforcer la population actuelle avec d'autres ours ?
2. Est-il opportun de procéder à ce renforcement dans les conditions actuelles ?
3. Quelles seraient, selon vous, les conditions indispensables pour permettre un renforcement de la population d'ours dans les Pyrénées ?
4. Que diriez-vous pour tenter de convaincre les éleveurs pyrénéens à accepter ce renforcement ?

 

NB : Je n'arrive pas à séparer deux sujets parmi d'autres que le dossier " ours " associe . Pour moi :

 

1) Ours ou pas, il est impératif de mettre en œuvre un plan pour le pastoralisme qui soit digne du XXIème siècle ; ça c'est mon côté solidarité humaine. Il y a une grande injustice à ne pas déjà l'avoir mis en place.

2) Et sauver l'espèce " ours brun " que la France abrite encore dans les Pyrénées me paraît indispensable ; ça, c'est mon côté solidarité avec le vivant. Nous devons notre existence à une longue évolution dont tous les chaînons font partie de notre histoire, laquelle nous relie même aux étoiles…


Voilà quelques réflexions que je me fais parfois :
Supposons que j'admette l'extinction d'une espèce et, de plus, favorise cette extinction par non-assistance, je craindrai et le jugement de mes semblables, et celui de ma propre conscience. Car la question est : " Peut-on se donner le droit de laisser s'éteindre une espèce ? "
L'ours brun fait partie des hôtes de la chaîne pyrénéenne. D'autres espèces endémiques l'habitent aussi. Admettre qu'elles disparaissent, c'est admettre l'extinction des espèces… C'est quelque part, admettre que tout ce que l'évolution a mis des millions d'années à élaborer soit rayé des vivants.
Pour garantir l'avenir, il ne faut pas éliminer une à une, d'une façon ou d'une autre, les espèces qui nous ont précédés. Se couper du passé, c'est comme se déraciner. Je ne crois pas qu'on soit bien solide sans racines.
Plus simplement, et pour conclure : l'ours des Pyrénées ou celui de Slovénie sont des ours bruns. Certes, il y en a ailleurs… Oui mais si ailleurs, on se met à compter aussi sur les autres ? J'ai toujours pensé qu'il faut mieux compter sur soi. Mieux vaut amener des ourses slovènes que de laisser disparaître les ours dans les Pyrénées. Car même avec des femelles slovènes, les oursons auront en héritage des gènes des ours pyrénéens …
Je n'ai le pouvoir ni de changer les circonstances qui ont existé, ni de changer celles qui sont en cours. Je vous ai livré mes pensées actuelles. Peut-être que celles et ceux qui les liront en partageront certaines…

 

Photos : Ligue ROC et Louis DOLLO

 

Précédents entretiens :

* La biodiversité

* Les grands prédateurs

 

Prochain entretien :

* Un début de conclusion

 

Dossier sur l'ours des Pyrénées

 

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