Depuis quelques mois, Grimper.com a refait son apparition sur la toile avec un nouveau site web flambant neuf. C'était l'occasion d'en savoir plus et de poser quelques questions à Jean-Marc Chenevier, rédacteur en chef du célèbre magazine d'escalade.

- Kairn : Jean-Marc Chenevier, c'est qui ?
- JMC : Un gars comme un autre, rien qui ne sorte du commun. Grenoblois pur souche, 38 ans, marié, papa d’un petit bonhomme depuis un peu plus de deux ans, et puis voilà…
- Kairn : Ca fait combien de temps que tu grimpes et dans quel niveau ?
- JMC : J’ai grimpé pour la première fois en 1981, autant dire que ce n’est pas hier. En fait, j’ai commencé à grimper en même temps que mon père. On a été initié par un de ses collègues de boulot qui était un vrai grimpeur à l’ancienne, un pur produit du Vercors qui nous a fait découvrir les parois de la région. Et puis on s’y est rapidement collé avec mon père, faisant souvent cordée. Je parle de cordée parce qu’il faut dire qu’on n’a fait, pendant des années, que des grandes voies, plus ou moins équipées d’ailleurs. Moi, je ne me suis réellement mis à la grimpe que j’appelle « sportive » (en couennes, pour la perf’) que vers 1987… et ça ne m’a plus lâché ! Quant au niveau, je ne crois pas que cela ait une réelle importance. Disons simplement que j’ai grimpé régulièrement dans le 8 quand j’étais jeune, svelte et beau et que c’est un peu plus dur de tenir ce niveau maintenant…
- Kairn : Le 9ème degré, un rêve ?
- JMC : Très franchement, non. Je vais sûrement faire hurler dans les chaumières et me faire plein de nouveaux copains en disant cela mais autant je pense que grimper dans le 8ème degré, à l’heure actuelle, est à la portée de n’importe qui qui est dans une forme physique de sportif, et au prix d’un entraînement spécifique conséquent, autant le 9ème degré demeure un cap. Il faut non seulement remplir les conditions citées plus avant, mais en plus avoir un petit plus qui fait la différence. Et je sais très bien que je n’ai pas ce plus ! J’en suis même très loin. Si j’avais été doué pour l’escalade, ça se saurait… Pour moi, le rêve c’est bien mais c’est encore mieux si tu penses que ce rêve te sera accessible à un moment ou à un autre. Fantasmer dans le vent, ce n’est pas vraiment dans mes habitudes, mais je conçois qu’on puisse voir les choses autrement.

- Kairn : Qu'est-ce qu'une bonne journée de grimpe pour toi ?
- JMC : Clairement, c’est passer un bon moment avec ma miss et/ou des bons copains, dans un endroit sympa et sans trop de foule, tirer quelques braves longueurs, forcer un peu dans des voies que j’aurai une chance de faire un jour ou l’autre et puis basta. Si, une bonne bière après et c’est le top. Je sais que ça fait cliché de dire ça, mais bon, pour moi c’est vraiment comme ça que je vis la grimpe aujourd’hui. Autant être honnête, cela n’a pas toujours été le cas ! Il fut un temps où rentrer sans croix d’une journée de grimpe pouvait me rendre malade… Quand tu es vraiment trop investi dans un truc, tu n’as plus forcément le recul nécessaire pour apprécier ce que tu es déjà chanceux d’avoir. Il y a eu une époque où je grimpais presque tous les jours ; cela m’a procuré de bons moments d’escalade, mais sans doute pas autant que certaines journées que je passe aujourd’hui où je « redécouvre » le caillou parfois des semaines après l’avoir quitté.
J’ai aussi grimpé dans des conditions à la con, parce que j’avais décidé d’aller grimper et puis c’était comme ça… Je me rappelle être monté au-dessus de chez moi, aux Lames, avec -10°C, juste pour mettre des essais dans un 7b tout bousique et parce que j’avais décrété que je grimperais ce jour-là. Pareil dans les toits de Comboire, avec des séances mémorables sous des déluges de flotte. À l’époque, il n’y avait pas de pan, pas de salles d’escalade… La grimpe, c’était dehors tout le temps, même quand les conditions n’étaient pas du tout réunies. Et puis quand tu es jeune et con, eh bien tu traces tout droit. Aujourd’hui, je préfère ne pas grimper plutôt que me taper une journée de loose en ayant trop froid, trop chaud, trop ceci, trop cela. Bref, je me chatouille plus : je suis passé de jeune con à vieux con !

- Kairn : Rédac Chef de Grimper, c'est un job comme un autre ou surtout un moyen de rester en contact avec ta passion ?
- JMC : Très honnêtement, on ne peut pas dire que c’est un taf comme les autres. Les mecs qui serrent les boulons à l’usine auraient raison de mal le prendre si je disais que c’est trop dur comme travail. Je fais un boulot de privilégié parce que j’évolue effectivement dans un milieu qui est celui de ma passion. Je suis un privilégié parce que je fais un métier qui me plaît. Je suis un privilégié parce que ce métier me permet de rencontrer des gens qui me plaisent, de découvrir parfois des lieux sympas et pour plein d’autres raisons. Mais il ne faut pas rêver non plus : mon boulot, c’est un vrai boulot, pas une simple occupation entre deux séances de grimpe ! Ce job, c’est 90% de mon temps le cul vissé à un bureau pour faire tourner le magazine et maintenant le site Grimper.com. Je ne pars vraiment pas souvent en reportage ! En revanche, c’est vrai que la (re)naissance de Grimper.com est une vraie nouvelle aventure dans un métier que l’on découvre. Le web, ce n’est vraiment pas comme le papier et c’est ça qui est intéressant. Malgré tout, je suis quand même obligé de rappeler que le revers de la médaille, c’est que quand ta passion devient ton boulot, elle peut finir par s’émousser. Ce n’est pas mon cas, mais je comprends tout à fait que cela puisse se produire.

- Kairn : Le reproche qui est souvent fait à Grimper est son élitisme. Ton avis ?
- JMC : Franchement, je n’ai jamais vraiment compris ce que je considère être du procès d’intention ou de la méconnaissance du contenu rédactionnel de Grimper. Ce magazine a toujours publié des articles sur des spots de tous les niveaux. Il a été le premier, dès sa naissance d’ailleurs, à proposer des rubriques pédagogiques récurrentes comme Manip, Méthod, Power, Kiné. Nous avons toujours abordé les rubriques matos sous l’angle de quelqu’un qui ne connaît pas bien le matériel et à qui l’on doit donner les meilleurs conseils pour effectuer ses choix. En plus, il y a les numéros estivaux qui sont souvent consacrés exclusivement à des spots faciles. Je ne vois pas où est l’élitisme là-dedans !
Alors oui, les photos qui illustrent les articles sont souvent réalisées dans des voies plutôt difficiles et avec des grimpeurs « connus ». L’explication en est toute simple : les lignes difficiles sont quand même généralement plus esthétiques et photogéniques et c’est cette dimension esthétique qui, en premier lieu, retient mon attention lors de l’editing photo. Quant à ceux qui sont sur les photos, c’est bien simple : quand on peut faire avec les locaux, c’est très bien et c’est ce que l’on cherche à privilégier ; mais il est des fois où ce sont ceux qui savent se rendre disponibles pour aller shooter qui apparaissent… Personnellement, que ce soit Tartampion ou Trucmuche qui soit en image, ça ne change strictement rien si l’image est bonne à mon goût.
Par ailleurs, ce reproche que l’on nous fait, je ne l’entends étrangement pas dans les autres disciplines. Est-ce qu’on reproche à un magazine de planche à voile d’être élitiste parce qu’il passe des images de Naish ou Teriitehau en train de planter des grosses figures dans des vagues de fou sur des spots de rêve à l’autre bout de la planète ? Est-ce qu’on reproche à France Football d’être élitiste parce qu’il parle de la coupe du monde, de la Ligue 1, de Zidane ou Beckham ? Grimper est loin d’être élitiste, simplement déjà parce que les gens qui le font ne font pas partie de l’élite et ne le font pas pour l’élite. Qui plus est, faire pour la seule élite serait commercialement une ineptie vu le peu de débouchés possibles en termes de vente !
- Kairn : Que penses-tu de la presse gratuite escalade ?
- JMC : C’est très bien qu’il y en ait une, cela prouve que le milieu de la grimpe est en bonne santé et capable de supporter plusieurs magazines. En plus, cela donne normalement une variété de tons, de lignes éditoriales, de contenus.
Mais je pense qu’il faut quand même rappeler un fait : gratuit ne veut pas dire sans coût. Générer et diffuser de l’information a un coût et celui-ci doit bien être payé par quelqu’un à un moment. Dans la presse gratuite, ce coût est supporté totalement par les recettes publicitaires du support puisqu’aucun revenu n’est engendré par la diffusion. Cela ne veut pas dire que ce sont les annonceurs qui choisissent le contenu du journal, mais il faut malgré tout garder à l’esprit cet état de fait. Rien n’est gratuit en ce bas monde…

crédit photo : Fred Labreveux
- Kairn : Ton avis sur la presse grimpe étrangère ? Le mag le plus réussi ?
- JMC : Il y a vraiment de tout, pour tous les goûts. J’essaye de voir tout ce qui se fait, mais ce n’est pas toujours évident. Il y a des titres avec lesquels j’accroche plus pour des questions de contenus, d’autres pour des aspects esthétiques et de maquette, d’autres pour l’iconographie. À bien y regarder, il y a quand même fort peu de magazines spécifiquement dédiés à la seule escalade. Cela me conforte dans l’idée que ce n’est pas si facile de faire un magazine uniquement sur la grimpe et que Grimper n’a certainement pas à rougir de sa production. Je reste malgré tout toujours ouvert sur ce qui se fait ailleurs parce qu’il y a réellement plein de choses intéressantes à lire et à piocher dans la plupart des magazines.
- Kairn : Ton avis sur la presse Internet ?
- JMC : Là encore, on trouve vraiment de tout sur le web. De la presse faite par des professionnels de l’information, des trucs amateurs mais de qualité, des blogs… Le point fort du web est la large diffusion de l’information et sa quasi immédiateté. Mais c’est aussi sa limite : quand une connerie est balancée par quelqu’un sans vérification de l’info, cela a vite fait d’être repris en cœur par tous ceux qui ne font pas preuve d’un minimum de professionnalisme et d’être considéré par le lecteur comme une info par le simple fait que c’est diffusé en masse.
Autre intérêt fort du web : la place ! Quand tu es systématiquement contraint sur le papier par ta pagination et la taille de ta page, le web te permet de développer plus, de mettre plus d’images, d’enrichir ton papier avec de la vidéo et plein d’autres choses. Par exemple, pour Grimper.com le but est de réellement créer une synergie entre la version papier et la version web afin que le web complète le papier mais puisse lui apporter une plus-value également. Un vaste projet...

- Kairn : Dans 10 ans, Jean-Marc Chenevier grimpera toujours ?
- JMC : J’y compte bien et pas seulement dans dix ans ! Je crois que je grimperai tant que ma condition physique me le permettra car j’aime vraiment ça. La performance chiffrée étant désormais bien loin de mes préoccupations, tant que je mets à fond pour réussir des trucs à mon niveau, je me fais plaisir. Et tant que je me ferai plaisir, je continuerai.
- Kairn : Tu pratiques également l'alpinisme et/ou la cascade de glace ?
- JMC : J’ai fait un peu d’alpinisme dans le temps, mais je suis vraiment trop flemmard pour ça. Les grosses bavantes, les marches interminables, ça me gave. En plus, les risques objectifs sont bien plus importants en montagne qu’en falaise et cet aspect de la pratique me rebute. J’ai perdu trop de copains ou de connaissances en montagne pour m’y fourrer dans ses guêpiers. Pour la glace, c’est un peu pareil : les risques inhérents à un support à la fiabilité douteuse m’ont fait renoncer rapidement. J’ai fait un peu de cascade il y a une quinzaine d’années et c’est vrai que, physiquement, quand tu es grimpeur de bon niveau, c’est assez grisant. Mais une fois que tu t’es fait chaud aux fesses dans une ligne où la glace est un peu pourrave, le plaisir n’est plus là, en tous cas pour moi. Et puis il y fait vraiment trop froid ! Je suis un hédoniste, moi…
- Kairn : Vas-tu essayer de transmettre ta passion à ta progéniture ou au contraire essayer de l'en éloigner ?
- JMC : Ni l’un ni l’autre ! Je ne pense pas que cela soit à moi de décider quels seront les centres d’intérêt de mon fiston. Ce sera à lui de se faire sa personnalité, de choisir ce qui l’intéresse. S’il préfère faire du foot, il fera du foot… Mais s’il veut grimper, alors bien sûr que je serai là pour le guider et le faire profiter de ce que je sais.

- Kairn : En dehors de l'escalade, tu as d'autres hobbies ?
- JMC : Heureusement. Bien que cela semble être totalement politiquement incorrect, je ne crains pas d’affirmer haut et fort que j’ai une réelle passion pour les bagnoles. Ca me tient depuis que je suis tout petit ! Autre hobby important : bouffer des raclettes, des fondues et des tartiflettes. J’essaie d’établir un record en une année…
- Kairn : La retraite sous un cocotier des Seychelles, dans un mas au pied de Ceüse ou dans un chalet de Savoie ?
- JMC : Vous m’en mettrez un de chaque s’il vous plaît. Comme ça, selon les saisons et les envies, je n’aurai que l’embarras du choix. Mais à choisir… franchement je ne sais pas ! Allez, ce n’est pas très orthodoxe, mais un chalet au pied de Céüse, ça ira bien...
- Kairn : Un coup de gueule/ une réflexion / une pensée ?
- JMC : Rien de tout ça, ce serait un peu prétentieux. Juste un mot pour finir en disant que ça va bientôt faire trente ans que je grimpe et que je ne suis toujours pas lassé, preuve que cette activité est réellement une source inépuisable de plaisir. De frustrations aussi parfois, mais ça fait partie du jeu. En toute honnêteté, la seule chose qui me prenne encore plus la tête et les tripes que la grimpe, c’est d’élever mon fils.